Un pont entre sourds et entendants : Les Deaflympics de Tokyo 2025
2025.11.21
Du 15 au 26 novembre 2025, le Japon accueille pour la première fois les Deaflympics, une compétition sportive internationale réservée aux athlètes sourds et malentendants. Cet événement a pour ambition de créer une société inclusive où « chacun peut pleinement exprimer son individualité et exercer ses capacités. » Cette vision rejoint l’objectif de l’Agence japonaise de coopération internationale (JICA) de construction d’une société pacifique où tout le monde peut pratiquer une activité sportive. Cet article dresse le portrait de quelques acteurs de cet événement pour mieux en apprécier la portée et la signification.
La 23e édition des Deaflympics d’été, Samsun 2017. (Photo fournie par la Fédération japonaise des sourds)
Sur le terrain de football, les arbitres ne se contentent pas de siffler pour signaler les fautes, ils lèvent aussi une main ou un drapeau. Au lieu d’applaudir, les spectateurs dans les tribunes agitent vigoureusement les mains pour encourager les athlètes.
Les Deaflympics, contraction de « deaf » (sourd) et « Olympics » (Jeux olympiques) en anglais, sont une compétition sportive internationale organisée tous les quatre ans par le Comité international des sports pour les sourds (ICSD). Des indices et des signaux visuels y sont utilisés durant les épreuves pour compenser les difficultés d’accès à l’information par le son ou la voix.
La surdité étant invisible, les entendants ne comprennent pas toujours pleinement les difficultés rencontrées par les personnes sourdes. Ce manque de sensibilisation s’étend à divers aspects de la vie quotidienne. Les Deaflympics permettent ainsi une meilleure compréhension de la communauté sourde, tant au niveau national qu’international.
Pendant les matchs de football, les arbitres utilisent des drapeaux. (Photo fournie par la Fédération japonaise des sports pour les sourds).
Les Deaflympics ont débuté à Paris en 1924. La 25e édition organisée à Tokyo marque le 100e anniversaire de la compétition. À partir du 15 novembre 2025, des athlètes sourds provenant d’environ 80 pays et régions se retrouveront au Japon pour concourir à 21 épreuves sportives pendant 12 jours.
De nombreux collaborateurs de la JICA promouvant la participation sociale des personnes en situation de handicap dans les pays en développement prennent part à cet événement. Certains occupent des fonctions d’interprètes pour les athlètes des pays où ils ont été envoyés en tant que volontaires japonais pour la coopération à l’étranger (JOCV). D’autres sont interprètes bénévoles en langue des signes ou supervisent les performances d’athlètes qu’ils ont entraînés lors de leurs missions à l’étranger.
Née sourde, Hirose a voyagé à l’étranger en sac à dos pendant ses années d’études, tissant ainsi des liens avec les communautés sourdes de différents pays. Après avoir pris conscience des difficultés rencontrées par les personnes sourdes dans les pays en développement, notamment le chômage et le manque de reconnaissance sociale, elle a rejoint les JOCV, animée par le désir de créer une société où les personnes sourdes et entendantes vivent ensemble sans barrières.
À partir de 2013, Hirose a passé deux ans et demi à enseigner dans une école pour sourds de La Romana, en République dominicaine. Elle a constaté que les enseignants comme les parents pensaient que les enfants sourds ne pourraient rien faire de leur vie. Cette idée préconçue érodait la confiance en eux des enfants. Tout en s’efforçant de changer les mentalités, Hirose a développé leur autonomie et n’a cessé de les encourager à « ne rien lâcher ».
Hirose Meri lors de son séjour en tant que JOCV en République dominicaine. (Photo fournie par Hirose Meri)
De retour au Japon, Hirose a créé avec un ami sourd l’organisation à but non lucratif « Yes, Deaf Can ! » Son organisation collecte des fonds en organisant des événements afin d’octroyer des microcrédits à des personnes sourdes souhaitant créer leur propre entreprise et devenir indépendantes. Elle a également lancé une autre association, « Nadeshiko Yoriai », visant à promouvoir la langue des signes.
« Lorsque j’ai posé ma candidature pour rejoindre le corps de volontaires, certaines personnes m’ont dit que ce n’était pas pour moi. Je n’ai pas abandonné. Cela n’a pas été tous les jours facile, mais avec le recul, je suis très reconnaissante envers la JICA de m’avoir envoyée là-bas. J’espère que davantage de personnes sourdes suivront mes traces et rejoindront les JOCV. »
Hirose s’est exprimée en langue des signes tout au long de l’interview.
Un feu rouge qui s’allume pour « À vos marques », passe au jaune pour « Prêts », puis au vert pour « Partez ! »
Lors des Deaflympics, la Start Lamp (feu de départ), un dispositif émettant des signaux lumineux, a joué un rôle crucial lors des épreuves d’athlétisme. Cet appareil a été conçu par Takemi Masahisa, enseignant à l’école Chuo pour sourds de la métropole de Tokyo et secrétaire général adjoint de l’Association japonaise d’athlétisme pour les sourds.
L’idée lui est venue devant les larmes de frustration d’une étudiante. Participant à une course avec des personnes entendantes, elle ne pouvait pas entendre le coup de pistolet du starter et n’avait pas d’autre choix que de commencer à courir après avoir vu les autres athlètes s’élancer. En voyant cela, Takemi a réalisé qu’un « sport auquel seuls les entendants peuvent participer ne peut pas être considéré comme équitable. »
La Start Lamp (Photo fournie par l’Association japonaise d’athlétisme pour les sourds)
« Je veux que les petits Dominicains puissent aussi l’utiliser ! »
À l’automne 2024, Christopher Melenciano, un athlète de République dominicaine, a été vivement impressionné par la Start Lamp lors d’une compétition internationale à Tokyo. Il avait remporté la médaille d’or du 200 mètres masculin lors des précédents Deaflympics.
Christopher Melenciano, athlète dominicain médaillé d’or du 200 mètres masculin aux 24e Deaflympics, organisés au Brésil, pose avec un drapeau de son pays. (Photo fournie par Hirose Meri)
Sous son impulsion, une association a été créée pour promouvoir la Start Lamp partout dans le monde. Hirose, qui connaissait Melenciano depuis sa mission en tant que volontaire, a facilité les liens entre les deux pays avec le soutien de la JICA. En février 2025, une cérémonie de donation a eu lieu en République dominicaine en présence de Hirose, Takemi et Melenciano.
Un cours d’athlétisme spécial a également été organisé dans une école pour sourds. Hirose revient sur cette expérience :
« Dès que la Start Lamp s’est allumée, les enfants se sont mis à courir tous ensemble, on pouvait lire la joie sur leurs visages. Christopher semblait lui aussi profondément ému. Il s’était souvent senti isolé en participant à des compétitions avec des athlètes entendants. »
Hirose se souvient des paroles qu’il avait alors prononcé : « Je veux devenir un modèle et inspirer les athlètes sourds. »
Une cérémonie de don de Start Lamp en République dominicaine. (Photo fournie par l’Association japonaise d’athlétisme pour les sourds)
Des cours d’athlétisme pour personnes sourdes en République dominicaine. (Photo fournie par l’Association japonaise d’athlétisme pour les sourds)
Lors des Deaflympics de Tokyo 2025, Hirose assurera diverses fonctions.
Tout d’abord, en sa qualité de membre du conseil d’administration de l’association, elle supervisera une dizaine d’interprètes internationaux en langue des signes spécialisés dans le domaine sportif. La langue des signes est le principal moyen de communication des athlètes et des officiels, mais comme elle change selon les pays et les régions, la variante internationale joue un rôle primordial dans ce type d’événements.
Par ailleurs, Hirose collabore avec la Nippon Foundation, une association qui mettra en place pendant les Deaflympics un service temporaire de relais téléphonique pour l’interprétation en langues des signes étrangères. Dans le cadre de cette initiative, des personnes sourdes étrangères vivant au Japon pourront communiquer avec des athlètes et des spectateurs de leurs pays d’origine par la langue des signes. Un Américain pourra par exemple joindre un assistant maîtrisant la langue des signes en anglais des États-Unis pour réserver un restaurant. Ce dernier utilisera la langue des signes japonaise pour transmettre cette demande à un second intermédiaire qui se chargera d’effectuer la réservation.
Le schéma ci-dessus illustre le fonctionnement du système d’assistance en langue des signes mis en place lors des Deaflympics de Tokyo 2025. (Image fournie par le service de relais téléphonique de la Nippon Foundation)
« De nombreux touristes sourds assisteront aux Deaflympics. Nous avons pris les dispositions nécessaires pour qu’ils puissent profiter de leur séjour en toute sérénité et faire l’expérience de l’hospitalité qui fait la réputation du Japon. »
Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), environ 430 millions de personnes dans le monde souffrent d’une forme ou d’une autre de déficience auditive. Cela représente environ une personne sur 20, et on estime qu’une personne sur 100 utilise la langue des signes au quotidien.
Grâce à cet événement, Hirose espère sensibiliser le public et lui faire prendre conscience des difficultés rencontrées par les personnes sourdes. Elle espère également que les enfants sourds prendront confiance en eux et qu’ils n’hésiteront plus à dire : « Je veux participer aux Deaflympics » ou « Je veux faire un travail qui m’amène à l’étranger. »
Les Deaflympics rapprochent les pays et leurs citoyens, qu’ils soient entendants ou malentendants. Ils incarnent les espoirs placés par les communautés sourdes du monde entier dans le pouvoir du sport.
Hirose Meri donne une conférence sur la langue des signes et la culture sourde. (Photo fournie par Hirose Meri)