La situation en Ukraine et les enjeux de l’Ukraine Mine Action Conference 2025 à Tokyo
2025.11.18
L’Ukraine Mine Action Conference (conférence sur le déminage en Ukraine), organisée par le Japon, s’est tenue à Tokyo les 22 et 23 octobre. Depuis l’invasion russe de 2022, l’Agence japonaise de coopération internationale (JICA) soutient l’Ukraine en fournissant des détecteurs de mines et des machines de déminage, et en organisant des formations sur leur utilisation et leur maintenance. Cet article met en lumière les initiatives de la JICA et la portée de la conférence à travers les actions de déminage menées sur le terrain.
Dmytro recherche une fausse mine à l’aide du nouveau détecteur de mines ALIS sous le regard attentif de Sato Motoyuki, professeur émérite de l’université de Tohoku et concepteur de l’appareil.
Un bip aigu retentit tandis que Dmytro agite de la main droite un appareil au-dessus du sol. Nous sommes le 15 juillet 2025, dans la périphérie de Kiev, la capitale ukrainienne. Dmytro est l’un des démineurs ukrainiens formés à l’utilisation du nouveau détecteur ALIS (« Advanced Landmine Imaging System » pour « Système avancé de détection et d’imagerie des mines terrestres ») fourni par la JICA. Le signal sonore indique la présence d’une fausse mine enfouie.
« Cette partie est-elle censée être la mine ? » demande Dmytro à l’instructeur japonais en désignant l’écran fixé sur le détecteur.
En plus de fonctionner comme un détecteur de métaux, ALIS, développé par une société japonaise, affiche des images scannées du sous-sol immédiat sur l’écran d’un smartphone. Avec les détecteurs de métaux classiques, qui ne font qu’émettre un son, il est difficile de faire la distinction entre des mines et de la simple ferraille. De fait, seul un objet sur 1 000 détectés par les appareils standards se révèle être une mine. ALIS peut identifier la profondeur et la forme des objets sans les déterrer, ce qui permet une détection plus efficace. Ce jour-là, la formation était consacrée à l’utilisation de la nouvelle version du logiciel.
Dmytro vérifie le relevé souterrain sur un smartphone connecté au détecteur ALIS.
« Il est plus facile à manipuler et les images sont plus nettes par rapport à la version précédente », remarque-t-il avec satisfaction à l’issue de sa formation. « Grâce à cela, nous pourrons procéder au déminage de manière plus efficace et sûre. »
Selon le Service d’urgence d’état ukrainien (SESU) et d’autres organisations impliquées dans le déminage humanitaire, près de 23 % du territoire ukrainien était contaminé par des mines et des munitions non explosées en mars 2025. Plus d’un million d’engins explosifs ont été neutralisés à ce jour, mais de nombreuses zones n’ont pas été nettoyées et on estime qu’il faudra des décennies pour toutes les sécuriser. En attendant, le nombre de victimes continue d’augmenter. En septembre 2025, on dénombrait 354 personnes tuées et 932 autres blessées par des mines et des munitions non explosées.
Contamination par les mines en Ukraine. Les marques vertes indiquent les zones nettoyées, tandis que les triangles rouges représentent les zones encore contaminées. D’après le site internet du Service d’urgence d’état ukrainien, les opérations de reconnaissance et de déminage menées à ce jour ont permis de sécuriser environ 35 000 km² de terres.
Depuis 2023, la JICA participe aux efforts de rétablissement et de reconstruction de l’Ukraine. À ce jour, elle a fourni au SESU 54 détecteurs ALIS et 22 machines de déminage de fabrication japonaise. Elle a également organisé des sessions de formation pour le personnel du SESU sur le fonctionnement et la maintenance de ces équipements. La session de formation à laquelle Dmytro a participé s’inscrit dans le cadre de cette initiative.
Asada Yoshinori est l’un des experts de la JICA œuvrant au déminage de l’Ukraine. « Dmytro se trouvait sur le site d’une explosion qui a coûté la vie à l’un de ses collègues lors d’une opération de déminage dans la province de Zaporijia », explique-t-il. « Aucune opération de déminage n’est anodine, car certaines mines antipersonnel peuvent exploser sous une pression minimale. L’expertise et l’expérience technologiques du Japon contribuent au rétablissement et à la reconstruction de l’Ukraine. »
Asada Yoshinori, expert de la JICA impliqué dans le déminage en Ukraine.
Comment le Japon, un pays qui n’a pas été sur un champ de bataille depuis la seconde guerre mondiale, est-il en mesure de contribuer au déminage d’autres pays ? La réponse se trouve au Cambodge.
On estime que 4 à 6 millions de mines antipersonnel ont été posées à travers le pays pendant la guerre civile qui a sévi pendant plus de 20 ans, à partir des années 1970. Les mines antipersonnel sont restées enfouies longtemps après la fin de la guerre et de nombreux habitants ont perdu des membres, voire la vie à cause de ces armes.
Depuis 1998, la JICA déploie une coopération auprès du Centre cambodgien de déminage (CMAC) en fournissant du matériel de déminage, en formant le personnel et en renforçant les capacités de gestion de l’organisation. La capacité annuelle de déminage du CMAC est ainsi passée de 10 à 282 km² entre 1999 et 2023.
Opérations de déminage au Cambodge.
Fort de son savoir-faire et de son expertise en matière de déminage, le CMAC dispense depuis 2010 des formations dans d’autres pays, en collaboration avec la JICA. Les deux organisations ont formé plus de 600 participants, dont des représentants gouvernementaux de la Colombie, du Laos, de l’Angola et d’Irak.
Depuis 2023, des membres du SESU ukrainien participent également à ces sessions de formation au Cambodge. En juillet 2024, ils ont appris à utiliser un véhicule de déminage de type pelleteuse développé par une entreprise japonaise.
« La formation a été suivie par 14 personnes », précise Yokoyama Hirono, l’une des consultantes du projet. « De nombreux participants avaient déjà l’habitude de manipuler des machines lourdes, et les instructeurs ont été impressionnés par la rapidité de leurs progrès. Ils étaient mus par une volonté profonde de rebâtir leur pays au plus vite. »
Yokoyama Hirono, à droite, est l’une des consultantes japonaises de la formation au Cambodge.
Le CMAC a également participé au développement du nouveau détecteur de mines ALIS et à la formation dispensée en Ukraine. La coopération technique de longue date de la JICA a permis de mettre l’expertise du Cambodge au service des efforts de déminage de l’Ukraine.
L’Ukraine Mine Action Conference qui s’est tenue à Tokyo les 22 et 23 octobre pour discuter du déminage humanitaire en Ukraine a aussi été l’occasion de mettre en avant les initiatives de la JICA dans ce domaine.
Komukai Eri est conseillère principale en consolidation de la paix à la JICA, elle travaille notamment sur le déminage. « Les deux dernières conférences se sont tenues en Europe », souligne-t-elle. « De nombreux pays avaient de fortes attentes pour cette première édition hors d’Europe. »
Komukai Eri prononce un discours lors d’une cérémonie de partage de connaissances entre l’Ukraine et le Cambodge.
Lors de cette conférence, le Japon a annoncé son Initiative d’aide au déminage en Ukraine, fondée sur trois piliers :
1. Renforcement des ressources humaines et technologiques
2. Transition harmonieuse vers le rétablissement et la reconstruction : le « Nexus »
3. Diversification et renforcement des partenariats avec les pays tiers et les organisations internationales
Le terme « Nexus » met l’accent sur le lien entre le déminage d’une part et les mesures de rétablissement et de reconstruction d’autre part. Le ministre des Affaires étrangères, Motegi Toshimitsu, a réaffirmé la volonté du Japon de soutenir les efforts visant à permettre au peuple ukrainien de vivre à l’abri de la menace des mines antipersonnel, dans une paix juste et durable.
Le Japon continuera de collaborer avec le reste du monde aux efforts de déminage de l’Ukraine, ainsi qu’à son rétablissement et à sa reconstruction, jusqu’à la disparition de la dernière mine antipersonnel.
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