Des femmes qui façonnent l’avenir de la paix : sur le terrain du programme WPS
2026.03.06
Dans de nombreuses régions du monde, les conflits et les catastrophes se succèdent, augmentant les risques de diverses formes de vulnérabilité pour les femmes. L’Agence japonaise de coopération internationale (JICA) ne se contente pas d’apporter une aide humanitaire à ces femmes « victimes », mais les considère également comme des « actrices de la consolidation de la paix », en mettant en œuvre différentes formes de coopération fondées sur les principes du programme Femmes, Paix et Sécurité (Women, Peace and Security, WPS). À l’approche de la Journée internationale des femmes, célébrée le 8 mars, Hirose Megumi, directrice principale du Bureau pour l’Egalité des genres et la Réduction de la pauvreté de la JICA, et la journaliste Hamada Keiko ont échangé sur l’approche WPS et les enjeux qui y sont liés.
Hirose Megumi (à gauche), directrice principale du Bureau pour l’Egalité des genres et la Réduction de la pauvreté de la JICA, et la journaliste Hamada Keiko ont dialogué sur les initiatives de la JICA à l’approche de la Journée internationale des femmes
Hirose : « À la JICA, nos efforts en faveur de l’égalité des genres et de l’autonomisation des femmes ne se limitent pas à protéger les femmes en tant que “victimes”. Conformément aux principes de l’approche WPS, nous promouvons également des initiatives visant à garantir la participation des femmes en tant qu’actrices essentielles à la consolidation de la paix, à la lutte contre les violences fondées sur le genre (GBV), ainsi qu’à la réduction des risques de catastrophe et aux interventions d’urgence. »
Hamada Keiko (à gauche) pose une question à Hirose Megumi, directrice principale du Bureau pour l’Egalité des genres et la Réduction de la pauvreté de la JICA
Hamada : « Le concept WPS repose sur l’idée que les femmes doivent participer activement à la résolution des conflits, aux processus de paix et à la reconstruction. On parle souvent des femmes principalement comme des “victimes”, alors qu’elles peuvent en réalité être des actrices clés de la consolidation de la paix. Lorsque j’ai découvert cette perspective du WPS, j’en ai été profondément impressionnée. »
Hirose : « Par exemple, sur l’île de Mindanao, aux Philippines, les conflits entre clans entravaient les efforts de reconstruction. La JICA accompagnait depuis de nombreuses années les processus de paix, et lorsque des femmes ont été désignées comme médiatrices au sein de leurs communautés, elles ont permis de rapprocher les communautés hostiles et de jeter les bases de la consolidation de la paix. »
Hamada : « Pourquoi le fait de confier ce rôle de médiation à des femmes plutôt qu’à des hommes a-t-il permis d’obtenir des résultats positifs ? »
Hirose : « Lorsque les maris devenaient des combattants, ce sont les femmes (épouses) qui restaient au foyer. Dans les situations où les femmes étaient responsables de tout – cultiver la terre, gagner leur vie, élever et éduquer les enfants – celles qui partageaient le même désir de "mettre fin rapidement aux conflits et de les prévenir avant qu’ils ne commencent" se sont regroupées, ont cherché un soutien mutuel et ont œuvré pour une société pacifique. La voix de ces femmes, qui protégeaient leurs familles, a exercé une influence considérable sur les négociations de paix. »
Hirose Megumi
Directrice principale du Bureau pour l’Egalité des genres et la Réduction de la pauvreté, Département Gouvernance et Consolidation de la paix, JICA.
Entrée à la JICA en 1994, Hirose a occupé divers postes, notamment au sein du Département de la Coopération au développement social, du bureau de la JICA au Ghana, du Département Afrique, du Département du Développement industriel et des Politiques publiques, ainsi qu’à JICA Yokohama. Elle a également été directrice adjointe du bureau de la JICA en Éthiopie et directrice adjointe du Bureau de la Promotion du développement durable au sein du Département de la Planification. Elle occupe son poste actuel depuis octobre 2025. Ses domaines d’intérêt comprennent les partenariats public-privé, le genre et le développement, ainsi que la région Afrique.
Hamada : « J’ai couvert l’actualité du Moyen-Orient au moment de la guerre d’Irak. Lorsque j’ai interviewé des mères de famille en Palestine comme en Israël, aucune ne souhaitait le conflit. Toutes disaient vouloir simplement élever leurs enfants dans un environnement sûr et paisible. Si ces femmes avaient pu engager un dialogue constructif sur les moyens d’y parvenir, elles auraient peut-être trouvé un terrain d'entente – en réalisant que les deux camps aspiraient à la même chose – et auraient pu contribuer à la construction de la paix. Quels autres exemples d’initiatives de la JICA liées au programme WPS pourriez-vous citer ? »
Hirose : « En Colombie, des années de conflit ont profondément déstabilisé la vie de la population, et de nombreuses femmes ont également été victimes de violences domestiques. Afin de soutenir le relèvement et l’autonomisation économique des femmes touchées par les conflits et la violence, la JICA a accompagné une coopérative de productrices de café composée exclusivement de femmes, en les aidant à améliorer la qualité de leur production et à développer leur propre marque de café. Grâce aux revenus qu’elles ont pu générer elles-mêmes, ces femmes ont gagné en indépendance financière et ont progressivement retrouvé confiance en elles ainsi que leur fierté. »
Hamada : « L’indépendance économique est extrêmement importante pour les femmes. Lorsqu’elles acquièrent une autonomie financière, elles disposent de davantage de choix et peuvent décider elles-mêmes de la manière dont elles souhaitent vivre. Même dans un environnement patriarcal et oppressif, l’indépendance économique peut constituer le premier pas vers l’émancipation. »
Hamada Keiko
Née en 1966 dans la préfecture de Yamaguchi, Hamada a rejoint le quotidien The Asahi Shimbun en 1989. Après avoir travaillé pour l’hebdomadaire Shukan Asahi, elle est devenue rédactrice en chef du magazine AERA en 2014. Elle a quitté le groupe en 2017 et exerce aujourd’hui comme journaliste indépendante et commentatrice à la télévision. Parmi ses ouvrages figure « Dansei Chushin Kigyo no Shuen » (La fin des entreprises dominées par les hommes), publié chez Bunshun Shinsho.
Hirose : « L’indépendance économique est en effet un enjeu crucial. Il y a quelques années, de graves inondations ont frappé le Pakistan. De nombreuses femmes qui tiraient leurs revenus de la vente d’objets artisanaux ne pouvaient plus se rendre en ville pour vendre leurs produits en raison de l’ampleur des dégâts. Cependant, comme la JICA avait soutenu la création d’une plateforme de commerce en ligne leur permettant de vendre leurs créations artisanales, ces femmes ont pu continuer à générer des revenus grâce aux ventes sur Internet. »
Hamada : « On peut donc dire que les progrès technologiques ont, d’une certaine manière, donné aux femmes de nouveaux leviers pour s’émanciper. »
Hirose : « Au Pakistan, les violences basées sur le genre (GBV), notamment les mariages forcés et les mariages d’enfants, constituent un problème grave. La JICA apporte un soutien continu aux femmes victimes de ces violences, depuis leur protection et leur hébergement jusqu’à leur autonomisation économique et leur réinsertion sociale.
Par exemple, une jeune fille ayant fui un mariage forcé a d’abord trouvé refuge dans un centre d’accueil, puis a suivi une formation professionnelle dans un “foyer de transition” créé et géré avec l’appui de la JICA. Aujourd’hui, elle travaille dans une usine de confection et vit dans un logement réservé aux femmes. Elle est devenue un modèle au sein de sa communauté, inspirant d’autres femmes en leur montrant qu’elles peuvent, elles aussi, choisir leur propre voie dans la vie. »
Atelier de shibori (teinture par nouage) organisé dans un foyer de transition
Hamada : « Même lorsqu’une jeune fille grandit en pensant qu’elle n’a d’autre choix que d’épouser la personne choisie par ses parents, il suffit qu’une seule femme démontre qu’une autre voie est possible pour que d’autres commencent à faire leurs propres choix. Cela montre à quel point il est important d’investir dans les femmes. Une seule réussite peut transformer les mentalités de toute une communauté. »
Hirose : « Il existe également des exemples où des changements significatifs se sont produits grâce à la participation active des femmes dans leurs communautés. Dans un camp de réfugiés palestiniens, la JICA a travaillé avec l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) afin de mettre en place un mécanisme permettant aux femmes, qui avaient jusque-là peu d’occasions de faire entendre leur voix, de contribuer à l’amélioration des conditions de vie dans le camp.
Grâce à cette initiative, des demandes ont émergé en faveur de la mise en place de formations professionnelles destinées aux femmes, de l’aménagement de parcs où les enfants pourraient jouer en toute sécurité, ainsi que de la création de structures de garde d’enfants.
Les perspectives des femmes ont commencé à se refléter dans leur environnement quotidien, et elles ont elles-mêmes commencé à ressentir qu’elles avaient un rôle important à jouer.
Cet exemple montre à quel point il est essentiel de soutenir le leadership des femmes qui ont eu peu d’occasions de s’exprimer publiquement.
Femmes réfugiées palestiniennes
Nous soutenons également les femmes qui travaillent en première ligne dans les situations de conflit. En Ukraine, de nombreuses femmes participent aux opérations de déminage et sauvent des vies sur le terrain, mais elles rencontrent des difficultés avec les combinaisons de protection conçues pour les hommes, qui limitaient leurs mouvements.
La JICA prévoit de fournir des combinaisons de protection adaptées aux femmes à des organisations locales, permettant ainsi à ces femmes de travailler dans des conditions plus sûres et plus efficaces. »
Hamada : « Ainsi, les femmes participent de plus en plus à la prise de décision et élargissent les rôles dans lesquels elles peuvent apporter leur contribution. »
Hirose : « Dans la perspective du programme WPS (Women, Peace and Security), qui met l’accent non seulement sur la “protection des femmes” mais aussi sur leur “participation”, nous menons également au Japon des programmes de formation sur le thème de la réduction des risques de catastrophe. Nous invitons des participants du monde entier à visiter les zones fortement touchées par le grand séisme de l’Est du Japon et organisons des formations sous forme d’ateliers qui explorent les mesures de gestion des catastrophes tenant compte des questions de genre ainsi que les moyens de promouvoir le leadership des femmes en situation d’urgence. »
Une séance de formation thématique axée sur la réduction des risques de catastrophe
Hamada : « Y a-t-il un aspect de ces programmes de formation qui vous a particulièrement marquée ? »
Hirose : « Lorsqu’un responsable masculin d’une association de quartier a déclaré : “Nous essayons d’augmenter le nombre de femmes au sein de l’association, mais très peu souhaitent y participer et nous ne savons pas comment nous y prendre”, certains participants étrangers lui ont donné des conseils. Ils lui ont demandé : “Les horaires et les lieux des réunions sont-ils organisés de manière à faciliter la participation des femmes ?” et ont également suggéré :
“Solliciter individuellement des femmes n’est pas forcément efficace, car il faut du courage pour rejoindre seule un groupe que l’on ne connaît pas. Il est plus judicieux de s’adresser à une association féminine déjà active et d’encourager plusieurs de ses membres à participer ensemble.”
La réaction du responsable de l’association de quartier, qui a reconnu n’avoir jamais envisagé de s’adresser à des groupes de femmes, m’a particulièrement marquée. »
Hamada : « Les réunions des associations de quartier et des communautés locales sont généralement programmées le soir. Pour les femmes qui préparent le dîner ou couchent leurs enfants, il s’agit d’un horaire qui rend la participation difficile. Lors d'entretiens au Japon, notamment dans les zones rurales, j’ai parfois l’impression que la sensibilisation aux questions de genre y est encore moins avancée que dans certains pays en développement. Le WPS n’est pas seulement une question qui concerne l’étranger ; il est également lié à la résolution des problèmes au Japon. Tant que les femmes ne participeront pas à la prise de décision, les communautés locales japonaises ne changeront pas. »
Hirose : « En effet, la préfecture de Saitama a demandé à la JICA de l’aider à intégrer une “perspective de genre” dans ses politiques publiques. Cette demande repose sur la reconnaissance de nos trente années d’expérience en matière de promotion de l’intégration de l’égalité de genre dans les pays en développement. Je vois un grand potentiel dans l’application, au Japon, des connaissances et de l’expérience que la JICA a accumulées jusqu’à présent. »
Hamada : « L’expertise de la JICA en matière de promotion de la participation des femmes à la prise de décision semble pouvoir être très utile au Japon également. »
Hirose : « Le programme WPS ne met pas seulement l’accent sur la “protection des femmes contre les préjudices”, mais aussi sur la garantie de leur participation effective. Même aujourd’hui au Japon, il existe encore de nombreuses situations où les femmes ne sont pas associées à la prise de décision. A cet égard, le Japon et les pays en développement sont confrontés à des défis similaires.
C’est précisément pour cette raison que nous continuons à soutenir nos pays partenaires à l’étranger, tout en partageant, ici au Japon, des exemples de participation des femmes. Je souhaite que nous avancions tous ensemble, quel que soit notre genre. L’égalité entre les femmes et les hommes n’est pas une question dont seules les femmes devraient se préoccuper, pas plus qu’elle ne devrait être laissée aux seuls hommes ; c’est une responsabilité partagée par la société dans son ensemble. »
Une scène du film « Le jour où l’Islande s’est arrêtée » (The Day Iceland Stood Still)
Hamada : « J’ai entendu dire que le film islandais “Le jour où l’Islande s’est arrêtée” sera projeté en interne à la JICA le 8 mars. C’est formidable. J’ai réalisé un reportage en Islande en 2024, et ce qui m’a frappée, c’est qu’en 1975, 90 % des femmes ont participé à une grève, prenant un jour de congé, s’abstenant à la fois des tâches ménagères et du travail rémunéré. Le pays a été quasiment paralysé, et la population a pris conscience de l’ampleur du travail accompli par les femmes, y compris du travail non rémunéré.
Cet événement a déclenché d’importantes transformations sociales : la participation des femmes à la vie publique et politique s’est accrue, une femme a été élue présidente et le cadre juridique en faveur de l’égalité a été renforcé. Ce qui est également intéressant, c’est que les hommes aussi ont trouvé plus facile de vivre leur vie une fois libérés de la pression d’être le seul soutien financier de famille. Cela m’a fait comprendre que l’égalité de genre n’est pas seulement bénéfique aux femmes ; c’est un système qui améliore la vie de tout le monde. »
Hirose : « La JICA continuera de promouvoir l’égalité de genre, au Japon comme dans le reste du monde. Merci beaucoup. »