Par-delà les mers : sur les traces de l’histoire de l’émigration japonaise et des origines de la coopération internationale

[Goal 11] Sustainable Cities and Communities
SDGs

2026.08.20

L’émigration japonaise outre-mer a commencé avec la Restauration de Meiji en 1868. À la recherche d’opportunités d’emploi et de terres agricoles, de nombreux Japonais ont traversé les océans. Pourtant, les épreuves qu’ils ont endurées et les réalités auxquelles ils ont été confrontés sont souvent restées méconnues. Cet article retrace les origines de la coopération internationale à travers le rôle de longue date joué par la JICA dans le soutien à l’émigration et ses efforts continus pour renforcer les liens avec les communautés d'émigrants japonais et leurs descendants, connues sous le nom de communautés nikkei, à travers le monde.

Des émigrants japonais arrivent au port de Santos, au Brésil (Photo fournie par le Musée de l’émigration japonaise outre-mer, JICA Yokohama)

Le Musée de l’émigration japonaise outre-mer inaugure une exposition spéciale sur le passé et le présent de l’émigration

« L’histoire de l’émigration n’est pas simplement un récit du passé ; c’est un héritage vivant qui se perpétue encore aujourd’hui. Notre génération a hérité de la confiance transmise par ceux qui nous ont précédés, et nous la transmettrons à la génération suivante en travaillant ensemble, en tant que partenaires de la coopération internationale, dans tous les domaines, notamment la santé, la réduction des risques de catastrophes et l’éducation. »

C’est en ces termes que M. Mario Masayuki Toyotoshi, ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de la République du Paraguay au Japon et lui-même descendant d’immigrants japonais, s’est adressé aux participants lors de la cérémonie d’ouverture de l’exposition spéciale intitulée « Emigration japonaise et origines de la co-création : les émigrants d’après-guerre et la JICA relevant ensemble les défis », inaugurée le 23 juin au Musée de l’émigration japonaise outre-mer de la JICA Yokohama. Son intervention a été chaleureusement applaudie par les ambassadeurs de plusieurs pays et les autres participants.

Ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de la République du Paraguay au Japon, Mario Masayuki Toyotoshi, prononce une allocution lors de la cérémonie d’ouverture

Cette exposition spéciale, présentée jusqu’au 1er novembre, met principalement en lumière l’histoire et les réalisations de l’émigration japonaise de l’après-guerre à travers des photographies et divers objets exposés. Outre de grands panneaux explicatifs, les visiteurs peuvent découvrir notamment des produits tels que des pâtes alimentaires et du riz japonais produits par des immigrés japonais et leurs descendants en Bolivie. Les visiteurs semblaient particulièrement captivés, examinant avec intérêt les précieux matériaux exposés.

Tsuboi Hajime, directeur général du Musée de l’émigration japonaise outre-mer, a présenté les principaux attraits et les objectifs de l’exposition : « L’histoire de l’émigration japonaise est celle de femmes et d’hommes qui ont su surmonter les difficultés et gagner la confiance des sociétés d’accueil malgré les différences de culture et d’environnement d’un pays à l’autre. Ce parcours constitue également une source de fierté pour la JICA, car il est le fruit des efforts que nous avons menés conjointement avec les émigrants. Nous espérons que de nombreuses personnes viendront découvrir cette histoire », a-t-il déclaré.

Des visiteurs consultent les panneaux de l’exposition spéciale

L’émigration japonaise : d’Hawaï au reste du monde

L’émigration japonaise outre-mer aurait commencé en 1868, première année de l’ère Meiji. Cette année-là, 153 Japonais partirent pour Hawaï afin de travailler dans les plantations de canne à sucre, deux ans après la levée de l’interdiction des voyages à l’étranger et la fin de la longue période d'isolement national du Japon. Par la suite, de nombreux autres Japonais émigrèrent vers des pays comme les États-Unis, le Canada, le Mexique et le Pérou.

L’émigration vers le Brésil, qui abrite aujourd’hui la plus importante population d’origine japonaise au monde, débuta en 1908. Le 18 juin, date de l’arrivée du navire Kasato Maru au port de Santos avec à son bord 781 émigrants japonais, a été désigné comme la Journée nationale de l’immigration japonaise. Les flux migratoires furent interrompus pendant la Seconde Guerre mondiale, puis reprirent en 1952 avec le départ de 54 émigrants à destination du Brésil.

L’émigration outre-mer visait à l’origine à répondre à plusieurs défis auxquels faisait face le Japon : croissance démographique, manque de terres agricoles et pauvreté. Après la guerre en particulier, le gouvernement japonais encouragea l’émigration dans le cadre d’une politique nationale destinée à atténuer les pressions liées à l’afflux de rapatriés et à la forte hausse du taux de natalité. Le nombre annuel d’émigrants atteignit son pic à la fin des années 1950, avec plus de 16 000 départs par an.

Pourquoi la JICA a-t-elle promu l’émigration outre-mer ?

Des émigrants japonais arrivés au Brésil avec leurs effets personnels et leurs bicyclettes chargés sur un camion

Des élèves suivent un cours d’espagnol dans une école japonaise au Paraguay (Ces deux photos proviennent de la collection du Musée de l’émigration japonaise outre-mer, JICA Yokohama)

À partir de 1954, afin de répondre à l’augmentation du nombre de personnes souhaitant émigrer à l’étranger, deux organismes furent créés pour gérer le programme d’émigration du Japon : la Fédération des associations japonaises d’outre-mer et la Société japonaise de promotion de l’émigration (Japan Emigration Promotion Co., Ltd.). Ces organismes menaient un large éventail d’activités : le recrutement et la sélection des candidats à l’émigration, l’octroi de prêts de voyage et l’appui à leur installation à l’étranger, l’acquisition, l’aménagement et le lotissement de terrains, ainsi que la création de nouvelles zones d’installation.

À mesure que le nombre d’émigrants diminuait progressivement, le programme s'est recentré sur des activités de soutien local, telles que les services de vulgarisation agricole, la santé et l’éducation, ainsi que l’amélioration des conditions de vie dans les communautés migrantes. En 1963, les deux organismes fusionnèrent pour former le Service japonais de l’émigration. Le programme fut ensuite transféré à la JICA (Agence japonaise de coopération internationale) lors de sa création en 1974.

Même après le lancement de la JICA, les programmes liés à l’émigration outre-mer se poursuivent, et l’expérience accumulée grâce à ces efforts a jeté les bases de la collaboration actuelle avec les communautés nikkei dans le monde entier. Revenant sur l’importance de cette histoire, Ohara Manabu, conseiller senior de la JICA (partenariat avec les communautés d’origine japonaise), explique : « Le soutien apporté aux émigrants a contribué au développement des communautés nikkei locales ainsi qu’à celui des économies des pays d’accueil. La collaboration avec ces communautés nikkei, une fois développées, a ensuite évolué vers une véritable coopération internationale pour le développement. »

Ohara Manabu, conseiller senior (partenariat avec les communautés d’origine japonaise), JICA

À partir des années 1960, avec l’amélioration du niveau de vie au Japon durant la période de forte croissance économique, la nécessité de l’émigration outre-mer diminua progressivement. En 1993, le programme gouvernemental d’émigration prit officiellement fin. Sur l’ensemble de son histoire, environ 770 000 personnes ont émigré du Japon avant la Seconde Guerre mondiale et 260 000 après la guerre. Aujourd’hui, la population des personnes d’origine japonaise en Amérique latine est estimée à environ 3,1 millions de personnes.

Population estimée des personnes d’origine japonaise en Amérique latine : 3,1 millions

Réfléchissant à la portée du soutien de longue date apporté par la JICA à l’émigration japonaise à l’étranger, Ohara souligne : « L’histoire de l’émigration japonaise a changé de nature au fil du temps. L’accent est progressivement passé de l’envoi de personnes depuis le Japon à leur accompagnement dans leur installation sur place. Aujourd’hui, les émigrants japonais et leurs descendants, les Nikkei, sont devenus des traits d’union entre les pays où ils vivent et le Japon et jouent désormais un rôle moteur dans la coopération internationale. La JICA a parcouru ce chemin à leurs côtés. »

D’une terre stérile à l’un des plus grands greniers du monde

Les émigrants japonais auraient enduré des épreuves inimaginables, notamment des barrières linguistiques et culturelles, la discrimination raciale et des conditions de vie particulièrement difficiles. Pendant la Seconde Guerre mondiale, nombre d’entre eux subirent également des persécutions, y compris l'internement. Pourtant, ils ont persévéré, gagnant la confiance des populations locales grâce à leur ardeur au travail, et ont bâti leurs propres communautés, créant au passage des écoles de langue japonaise et des hôpitaux. Parmi les épisodes incontournables de cette histoire figure le développement agricole du Cerrado brésilien.

Des ingénieurs, au centre, prélèvent des échantillons de sol dans le Cerrado avant son aménagement (Photo fournie par la Société nippo-brésilienne de développement agricole (CAMPO))

Dans la région intérieure du Centre-Ouest du Brésil s’étendait une vaste zone de « terres stériles » couvrant une superficie équivalente à 5,5 fois celle du Japon. Connue sous le nom de Cerrado, cette savane tropicale se caractérisait par des sols très acides et pauvres en nutriments, considérés comme impropres à l’agriculture. On disait même qu’il s’agissait d’une terre « dont personne ne voudrait, même gratuitement ou en héritage ».

Cependant, après le transfert de la capitale du Brésil à Brasília en 1960, le développement de cette immense région devint une priorité nationale. Reconnaissant l’expertise agricole avancée du Japon, le gouvernement brésilien sollicita son soutien. Du côté japonais, il existait également un besoin pressant de diversifier les sources d’approvisionnement en soja à la suite de l’annonce par les États-Unis, en 1973, d’un embargo sur les exportations de soja.

En 1974, à l’occasion d’une visite au Brésil du Premier ministre japonais de l’époque, Tanaka Kakuei, les deux pays convinrent de lancer une initiative de coopération agricole. Celle-ci donna naissance au PRODECER (Programme nippo-brésilien de développement agricole du Cerrado), un projet conjoint public-privé entre le Japon et le Brésil. La JICA joua un rôle central dans cette initiative.

Pendant près de vingt ans, le Japon soutint le projet par le biais d’une coopération technique et financière. L’application de chaux, de phosphates et d’autres engrais permit d’améliorer des sols très acides et de transformer ces terres rouges infertiles en terres cultivables. De nouvelles variétés de cultures, dont des variétés de soja adaptées aux conditions tropicales, furent mises au point, tandis qu’une agriculture mécanisée à grande échelle tirait parti des vastes étendues de la région. Des infrastructures, notamment des routes et des installations de stockage, furent également construites.

Plus de cent experts japonais furent envoyés au Brésil, tandis que quatre-vingts stagiaires brésiliens furent accueillis au Japon, contribuant à la formation de chercheurs et de spécialistes agricoles. Au total, le projet concerna 717 familles d'agriculteurs installés sur 345 000 hectares de terres aménagées et représenta un investissement total de 68,4 milliards de yens. L’un des principaux facteurs de sa réussite fut l’adaptation aux conditions locales des méthodes d’amélioration des sols et des technologies agricoles, grâce à la collaboration entre la JICA, les agriculteurs d’origine japonaise et les instituts de recherche brésiliens.

Une partie du Cerrado, aujourd’hui transformée en l’une des principales régions de production de grains au monde (Photo : Hongo Yutaka, ancien membre du personnel de la JICA)

Le projet PRODECER prit fin en 2001, mais le Cerrado fut transformé en un immense bassin agricole représentant aujourd’hui environ 60 % de la production agricole brésilienne. Le Brésil est ensuite devenu le premier exportateur mondial de soja et le deuxième de maïs. En reconnaissance de ce qui a été qualifié de « l’une des plus grandes réussites de la science agronomique du XXe siècle », le projet a reçu en 2006 le Prix mondial de l’alimentation (World Food Prize), une distinction souvent comparée au prix Nobel de l’agriculture.

Ce sont les communautés nikkei du Brésil qui ont ouvert la voie au « miracle du Cerrado » et servi de lien entre le Japon et le Brésil. Des agriculteurs d’origine japonaise hautement qualifiés s'installèrent dans le Cerrado et furent les pionniers du développement de nouvelles terres agricoles, jouant un rôle central dans la diffusion des techniques agricoles et l'application des pratiques de gestion des cultures. S’appuyant sur leur forte capacité d’organisation, ils créèrent également des coopératives agricoles et, grâce à leur maîtrise du japonais et du portugais, servirent de pont entre les deux pays.

Les émigrants japonais, traits d’union entre le Japon et le monde

L’histoire du soutien apporté par la JICA à l’émigration outre-mer est intimement liée à l’esprit de coopération internationale qui perdure encore aujourd’hui. Ce qui avait commencé comme une assistance aux émigrants japonais traversant les océans s’est progressivement transformé en un accompagnement de leur installation dans les pays d’accueil. Les migrants ayant bénéficié de ce soutien sont ensuite devenus à leur tour des ponts reliant le Japon à ces pays. Par ailleurs, la diffusion des technologies agricoles ainsi que l’amélioration des services de santé et de l’éducation ont contribué au développement des communautés locales. Au fil du temps, les communautés d'émigrants japonais et leurs descendants (les communautés nikkei) sont devenues un important réseau humain pour le Japon et une source de soft power favorisant des relations diplomatiques amicales.

Se tournant vers l’avenir, le directeur général Tsuboi a souligné l’évolution du rôle des communautés nikkei : « Aujourd’hui, les communautés nikkei sont des partenaires de co-création et de collaboration qui oeuvrent, aux côtés des populations locales, à l’amélioration des sociétés et des économies des pays où elles vivent. Les relations de confiance forgées à travers ces efforts constituent également un socle pour la diplomatie et l’amitié entre les nations. Leurs contributions ne se limitent pas à un seul pays ou une seule région ; elles ont également la capacité de contribuer à relever des défis mondiaux tels que la sécurité alimentaire, la santé ou encore les enjeux environnementaux. A travers les échanges entre les jeunes générations, nous espérons bâtir une société qui respecte et valorise la diversité des parcours et des origines. »

Ancrées dans leurs racines japonaises tout en étant actifs au sein de sociétés diverses à travers le monde, les émigrants japonais et leurs descendants continueront de jouer un rôle essentiel de traits d'union entre le Japon et les pays du monde entier.

Tsuboi Hajime, directeur général du Musée de l’émigration japonaise outre-mer, JICA Yokohama

Sns partage!

  • X (Twitter)
  • linkedIn
Vers la page de liste